Là où je m’interroge
Curieusement, la lune montait lorsque quatre-vingt mille jeunes
se tenaient autour du pape dans un même souffle de paix ;
elle descendait lorsque, quinze jours plus tard,
le désaccord gagnait les rues.
Simple coïncidence, mouvement secret de nos profondeurs,
ou miroir de ce qui nous traverse ?
À l’UNESCO, l’allocution du pape, d’une rare puissance,
élevait la dignité humaine, l’éducation et l’espérance.
Comment ne pas recevoir cette parole, qui m’a touché au plus profond de l’être ?
Les visages s’ouvraient à la fraternité et la foule semblait n’avoir qu’un seul cœur.
Quinze jours plus tard, cette même jeunesse est dans la rue.
La convivialité s’efface, les gestes fraternels cèdent à l’affrontement,
et des écoles brûlent là où l’espérance devrait grandir.
Que s’est-il passé entre ces deux instants ?
Comment un même peuple peut-il porter tant de paix, puis tant de violence ?
Alors je m’interroge :
quelle blessure demeure sous l’enthousiasme des foules ?
Quel malaise, quel traumatisme, quelle souffrance
demande à être regardé avec une attention véritable ?
Et si la violence n’était pas seulement un refus, mais le langage déformé d’une détresse
que nous n’avons pas encore su entendre ?
Un élan peut soulever une foule, cependant, qu’est-ce qui permettrait à cette ferveur
de s’enraciner assez profondément pour résister au retour de la violence ?
Devant ce désarroi, ma compassion est immense.
Comment demeurer à distance lorsque la promesse
offerte à nos jeunes semble se dérober sous leurs pas ?
Comment ne pas me sentir concerné et ne pas partager ce trouble avec chacun ?
Ne faudrait-il pas accueillir ensemble la souffrance qui cherche à être entendue ?
Et nous, adultes, quel monde avons-nous façonné ?
Une abondance qui ne rassasie plus ?
Une réussite brillante, mais parfois privée d’âme ?
Avons-nous promis le bonheur tout en enseignant la course, la comparaison,
la consommation et la peur du manque ?
Une peur plus subtile ne traverse-t-elle pas le monde de l’aisance et de l’acquis ?
La crainte de perdre un peu de ce qui fut gagné, de céder une part de confort
pour qu’une autre part du monde puisse davantage recevoir ?
Cette peur du changement ne retient-elle pas nos gestes,
même lorsque notre conscience nous invite au partage ?
À force de différer ce que nous savons devoir transformer,
ne transmettons-nous pas un petit mensonge drapé de silence,
dont le désarroi et la violence deviennent parfois l’écho ?
Cette lucidité pourrait-elle s’éveiller sans culpabilité,
dans un regard plus juste, avec plus de bienveillance,
sur ce que nous promettons, transmettons et laisserons après nous ?
Comprenons-nous encore vraiment la jeunesse, ses silences, ses élans, sa rébellion,
cette colère juvénile, légitime et encore pure ?
Refuse-t-elle d’apprendre, ou demande-t-elle une connaissance qui élève,
une éducation qui relie l’intelligence à la civilité, le savoir à la beauté, la liberté au respect ?
Nous cherchons parfois, de thérapie en thérapie, notre enfant intérieur que les années auraient égaré, mais savons-nous voir les enfants devant nous,
vivants, lucides, peut-être déjà en train de murmurer :
« Regardez-nous. Écoutez-nous. Laissez-nous devenir ce que nous sommes réellement. »
Que peuvent-ils entendre d’un monde qui leur parle de guerres, de climat blessé,
de compétition et de lendemains rétrécis ?
Comment leur demander confiance lorsque nous leur léguons tant de vertiges ?
Où se cache alors la bienveillance ?
Moi aussi, jeune, je me révoltais déjà.
Les années ont passé et la même course demeure encore,
la richesse élevée au rang de victoire, la gloire poursuivie comme une promesse,
et derrière elles, le même désespoir silencieux ?
Ai-je raison de reconnaître aujourd’hui ce qui me heurtait autrefois,
ou mon regard est-il devenu trop inquiet ?
Entre la paix d’un jour et la violence qui éclate quinze jours plus tard,
n’existe-t-il pas une voie du milieu, écouter sans tout excuser,
comprendre sans enfermer, protéger sans dominer, transformer sans blesser ?
Cette voie n’appartient-elle pas à chacun de nous et, dans le même mouvement,
à nous tous, dans nos familles, nos écoles, nos paroles,
dans notre manière d’habiter le monde et de regarder ceux qui en recevront l’héritage ?
Notre société a-t-elle perdu son âme, ou a-t-elle seulement oublié de l’écouter ?
Saurions-nous offrir des racines sans enfermer, des repères sans briser l’élan,
une confiance assez vaste pour laisser la jeunesse vivre pleinement ce qu’elle est ?
Et si notre plus bel héritage consistait à chercher ensemble
une véritable paix devenue manière d’éduquer, de transmettre et de vivre ?
Mais où demeure aujourd’hui cette fraternité
qui reconnaît en l’autre un compagnon d’existence différent ?
Où respire cette solidarité qui ne laisse personne au bord du chemin ?
Où se tient cet altruisme assez simple pour partager une même terre
et apprendre enfin à y vivre ensemble ?
Et si, dans tout cela, se glissait un message plus subtil
venu d’un inconscient collectif qui nous échappe ?
Ne nous inviterait-il pas à revenir plus près de ce que nous sommes,
plus près de la nature, de ses rythmes et de sa juste mesure ?
À réapprendre avec la jeunesse une manière d’habiter le monde
où l’existence ne serait plus consumée par ce qu’elle consomme ?
Quelle éducation offrons-nous à la jeunesse,
si nous l’orientons surtout vers des métiers qui alimentent la consommation ?
À quoi servirait une réussite capable de produire davantage,
si elle appauvrit le sens, épuise la terre et laisse l’âme humaine sans véritable demeure ?
Ce trouble ne serait-il pas l’éveil confus d’une conscience humaine, interpellant le pouvoir de quelques-uns ou celui d’un système devenu trop lourd, trop usé, trop fatigué ?
Ne serait-il pas temps d’écouter ce qui se soulève, non pour lui donner raison en tout,
mais pour comprendre ce qu’il révèle de notre monde ?
Peut-être ne suis-je qu’un rêveur, un utopiste attentif à une poésie encore à naître.
Peut-être mon regard se trompe-t-il en questionnant le monde.
Mais derrière le fracas, il croit percevoir la fragile promesse d’une autre lumière.
Les chemins ne commencent-ils pas ainsi et par une question assez humble pour ne rien imposer, et assez vivante pour ne pas se taire ?
Et si, au fond, la moralité de tout cela consistait précisément à retrouver une morale saine et profonde pour rendre à la vie sa lumière et à l’humain sa dignité ?
Alors dans cette année du cheval de feu, lequel chevauché le noir ou le blanc ?
Pour ma part le blanc m’apporte une très belle PAIX.
Gué KartchèneEusèr
